La plupart des gens tombent amoureux plusieurs fois dans leur vie. Ils vivent donc plusieurs relations, les unes à la suite des autres. C’est ce qu’on appelle la monogamie sérielle, la monogamie « vraie » (un seul partenaire pour toute une vie) ayant plus ou moins disparu au cours du siècle dernier.
Mais quand on rencontre une personne avec qui on est si bien, qui nous apporte tellement de bonheur au quotidien, qu’on se voit passer sa vie avec, comment on fait? Penser que ça nous protège de tomber à nouveau amoureux est illusoire, quand on parle d’une vie entière. Si l’amour est une histoire de personnes plus que de circonstances, je ne vois pas comment aimer une personne immuniserait contre le risque de tomber amoureux d’une autre?
Est-ce qu’on doit pour autant abandonner l’idée de cette relation à vie, qui nous apporte tellement de bien-être?
Je préfère accepter le côté inévitable du sentiment amoureux, accepter qu’il y aura forcément des histoires d’amour dans ma vie, les vivre, sans pour autant remettre en cause ma relation. C’est ce qui me semble le plus logique et le plus sain.
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Loin de moi l’idée de vouloir critiquer un mode de vie, un rêve ou un idéal. Je voudrais simplement que chacun se demande : a-t-on vraiment le choix? A l’heure actuelle, la monogamie est-elle un choix ou une contrainte imposée? Nous présente-t-on un autre modèle de bonheur possible? Dans l’enfance, les contes de fées se terminent par la formation d’un couple monogame (hétérosexuel). Dans les comédies romantiques américaines, c’est la même chose. Dans la littérature, pas mieux. Le mythe de l’homme et de la femme qui, une fois tombés amoureux, ne vivront plus que l’un pour l’autre jusqu’à la fin de leur jours, est présent partout, à tel point qu’il est rarement remis en question. Au mieux on se demande « peut-on y arriver, est-ce possible », sans se poser la vraie question : pourquoi vouloir y arriver? Pourquoi le couple monogame est-il un idéal pour l’immense majorité des gens, en quoi est-ce souhaitable?
En tant que féministe, j’ai l’habitude de voir remis en cause les modèles de société  imposés, les stéréotypes de genre, la norme hétérosexuelle. Mais la norme monogame reste encore bien ancrée, et on oublie souvent qu’elle est pourtant l’une des institutions de base du patriarcat.
J’ai envie de faire ici une comparaison  : l’abstinence pré-nuptiale. Autrefois c’était un impératif, pas de sexe avant le mariage. C’était un idéal à atteindre, c’était considéré comme beau, et romantique, c’était à la fois un exploit, preuve d’amour, de maitrise de soi et de respect de l’autre. Aujourd’hui, ça n’est plus la norme et on est bien peu à s’en plaindre, admettant que cet « exploit » générait surtout de la frustration au mieux, ou un grand sentiment d’échec lorsqu’il n’était pas atteint,  et reposait sur une conception du couple désuète qui ne fait plus rêver grand monde. Pour le dire clairement, c’était vraiment s’emmerder beaucoup pour pas grand-chose.
L’idéal du couple monogame-pour-toute-la-vie génère le même genre de souffrance, puisqu’il mène bien souvent à un sentiment d’échec aussi inutile que douloureux.
C’est quand même dingue : on a un modèle inatteignable, et on ressent comme un échec le fait de ne pas l’atteindre. C’est même plutôt ridicule, c’est comme si on était programmés pour souffrir dans notre couple à un moment ou à un autre. Comme ces images  photoshopées qu’on offre comme modèle aux femmes, et qui foutent à terre leur estime de soi, alors que ce corps soi-disant parfait n’est qu’un fantasme. Il n’est pas réalisable, il n’est même pas souhaitable, mais on se sent quand même coupable de ne pas l’atteindre. Condamnés à l’échec, vous avez dit?
Bien sûr il existe des femmes qui correspondent à ces modèles, de même qu’il existe des couples monogames « modèles » et heureux. Mais pourquoi faire de l’exception l’idéal auquel tout le monde aspire, la norme à laquelle tous doivent se conformer? C’est complètement illogique. Du point de vue du bonheur individuel, de l’épanouissement personnel. Du point de vue conformiste qui veut que la société reste sur ses bases de peur qu’elle s’effondre (et ce moteur là est très puissant), ça se tient.

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Bref, je pense qu’il est fort probable, dans un couple, que l’un ou l’autre des partenaires aie un jour envie d’une relation d’intimité avec quelqu’un d’autre. Face à ce fait, il y a deux possibilités : en avoir peur, refuser cette éventualité, la considérer comme un danger potentiel au point de faire comme si elle n’existait pas. Le jour où la situation se présente, c’est la merde. Ou accepter cette possibilité d’avance, sans y voir un problème. On peut se dire « oui, pour l’instant je n’aime qu’elle/lui, et je suis heureux comme ça. Un jour, il est possible que je rencontre quelqu’un d’autre, et je n’ai pas à le vivre comme un échec, ça arrive et ça peut être ok ». Je crois que le but en amour n’est de toute façon pas de réussir ou d’échouer dans sa relation, mais d’être simplement heureux.

Au final je ne critique pas la monogamie elle-même, je la critique en tant que norme.
Ca ne veut pas dire obliger tout le monde à être polyamoureux ou à coucher à droite à gauche, de la même façon que rejeter l’hétéronormativité ne veut pas dire obliger les gens à devenir homosexuels. Ca n’est pas parce qu’on remet en cause le modèle de la ménagère parfaite des années 50 dévouée à son mari, qu’on pense qu’une femme ne peut pas trouver son bonheur dans ce modèle-là, mais reconnaissez qu’avec le féminisme, ça devient de plus en plus rare, et ça semble plutôt une bonne chose. Bref je dénonce la monogamie en tant que modèle imposé, par défaut.

Je pense que les possibilités de bonheur et d’épanouissement dans les relations amoureuses seraient décuplées si on détruisait cet idéal. Mais en attendant cet avenir plein de licornes où « aimer » rime avec « liberté », je me contente de travailler là-dessus dans ma vie et dans mon couple. Et je me sens pousser des ailes.

3 Blondie 

8 réponses à Réflexion sur la norme monogame

  • Je trouve ce texte vraiment intéressant, j’ai pas mal suivi ton histoire et je trouve ça bien d’avoir une vision d’autres mode de fonctionnement.
    Après pour ma part je ne me verrai pas du tout dans ce schéma là. On peut trouver ça égoïste ou prétentieux (et je comprends tout à fait) mais j’ai besoin de savoir que je suffis à mon copain, s’il avait ce besoin d’aller voir ailleurs j’aurai l’impression de ne pas être à la hauteur. Et surtout j’aurai bien trop peur de la comparaison avec l’autre. Et encore plus quand ça implique des sentiments ! Du coup je pense qu’il faut vraiment avoir confiance en soi mais aussi avoir confiance dans les sentiments de son ami pour rentrer dans ce genre de relation. Et puis j’aurai peur qu’une personne finisse par être blessée, qu’il y en ait forcément une qui aime plus qu’il n’est aimé dans le trio.
    Après je ne sais pas, je sais que ton couple est assez « vieux », peut être qu’après 10 ans de relation je n’envisagerai pas les choses de la même façon, au fil des rencontres que je pourrais faire.
    Ma dernière relation m’a incité à me poser pas mal de questions là dessus. Mais non vraiment pour l’instant je ne supporterai pas de savoir que mon homme va ailleurs et je ne pourrais pas coucher avec un autre.
    Bref c’était mon petit racontage de vie, ton article est vraiment intéressant en tout cas et très bien écrit. Vous avez trouvé un équilibre qui vous convient et ça c’est bien, alors je ne peux que te dire « bonne continuation » :wink:

  • Je suis d’accord avec la quasi-totalité de l’article, mais y a un point qui me chiffonne : même si la monogamie est une norme, c’est qu’il y a une raison, si c’est la situation « par défaut », et c’est pas contre ça qu’il faut aller, il faut aller contre ce qui fait de la monogamie une norme.

    Alors à savoir que la monogamie, dans notre espèce, c’est notre moyen de procréer (y a d’autres situations pour d’autres espèces, mais ça dépend d’autres facteurs, ce n’est pas comparable), on peut faire de gosse qu’entre deux personne, car un peu dur de faire un gosse avec une autre nana ou deux mecs ensemble (dans notre espèce). Ça c’est un fait. Il s’agit donc de la reproduction, et ce n’est pas un problème.

    Le problème, c’est qu’on a trop souvent emmêlé reproduction et relation sentimentale. Qu’une relation sentimentale/amoureuse est faite pour procréer. Et c’est pas dû au patriarcat, du moins pas fondamentalement. On pense trop, dans les deux sens, que pour se reproduire il faut des sentiments, et pour qu’on puisse avoir des sentiments entre nous, on doit pouvoir se reproduire.
    C’est notamment ce qui est arrivé au mariage : à la base, le mariage = reproduction. Sauf que très vite on a voulu vivre notre vie avec quelqu’un pour qui on a des sentiments, donc mariage = sentiments ? Dans ce cas, le mariage pour les gays ?
    Voilà d’où vient tout le problème, c’est l’amalgame entre reproduction et relation sentimentale/sentiments.
    Parce qu’à la base, le mariage, s’il ne fallait pas coucher avant, c’était surtout pour s’assurer que l’enfant de la mère sera bien fait après le mariage, qu’elle n’a eu aucun partenaire avant, et que l’enfant est bien du mari (c’est con, mais notre statut de porteuses ne nous a jamais avantagé, dans notre espèce). C’était jurer fidelité (reproduction), protection (bein oui, faut protéger ce qui va t’aider à faire et élever un mini-toi), devant Dieu, à propos de la reproduction. Ah bah oui. Sauf qu’une fois que les sentiments se balancent dedans …
    Sans parler du fait qu’à partir du moment où ça devient civil, ça n’a plus rien à voir avec la religion, le mariage est devenu un acte civil, il a changé de valeurs. Et devient donc principalement à propos des sentiments et des relations amoureuses.

    Parce que la monogamie est certes une « norme » pour le côté relation sentimentale, mais une obligation pour le bon fonctionnement de la reproduction. Le passage donc de ce qui marquait le plus le verrou de la reproduction, vers les relations sentimentales, a été une grosse merde.

    Maintenant, question relations sentimentales, on ne peut bien évidemment rien imposer comme modèle ou idéal, ni de généralité, car même si on « aime », personne ne le fait, le vit ou le ressent de la même manière, à partir de là, chaque relation est différente, et on doit pouvoir accepter cela. Dans la plupart des anciennes civilisations qui ont connu leur paroxysme, on peut compter les grecs et les romains, où le mariage signifiait la reproduction + éducation des gosses, après, quand les gosses étaient couché, chacun se faisait fourrer comme il voulait, et pas d’homophobie ou de polygamophobie (ça existe ?). Bref, voilà.

  • très beau texte…
    cette notion de norme est quelque chose que je constate fréquemment quand je discute de manière plus intime. cette notion d’appartenance a l’autre m’est complètement étrangère, quand je parle de découverte de l’autre, de non exclusivité, de possibilités de partager du plaisir ou des sentiments avec quelqu’un d’autre, j’ai l’impression de parler extra terrestre…
    mais en poussant un peu plus loin je me rend compte que l’image du couple « traditionnel » est ancré bien profondément… est ce dut a la religion, au patriarcat, au poids des traditions???? un peu des trois et aussi au fait que même si dans la discussion, il y a du désir ou l’envie de faire comme moi, l’idée de ne plus être dans la norme et de devoir se justifier et de supporter le regard extérieur est trop fort…
    être soi même, bi polyamour épicurien et libertin (oui je sais ça fait beaucoup) est loin d’être facile au début mais c’est tellement bon après de ne pas se sentir frustré et d’assumer ce que l’on est… en plus on a que de vrais amis et de vrai relation

  • L’union fait la force ! on a jamais trop d’amis ! :wink:

  • Bonjour, je viens de découvrir cet article par un partage FB. je ne connais ni le site ni ton histoire, mais le fait est que je suis totalement d’accord avec toi.
    Avec mon chéri nous en avons déjà discuté et dans l’absolu nous sommes tout à fait conscient que nous pouvons avoir un coup de cœur un jour pour une autre personne. Nous sommes d’accord sur le fait que nous n’y pouvions pas grand chose, on ne peut pas contrôler nos sentiments et encore moins ceux des autres. Alors comment vivre cela? Le polyamour, la frustration, la rupture…? dilemme !
    Bref, dans la théorie, nous avons décidé de vivre cela pleinement, en en informant l’autre. Mais le jour ou cela arrivera, je ne sais pas si cela sera aussi facile. Entre la théorie et la pratique, il peut y avoir un fossé, voir même un grand canyon!

  • mais quest-ce qu’on en a à foutre de ce qui est mieux ou pas!! ça m’agace de voir des gens qui se prennent le chou avec la vie des autres en se demandant au fond (comme toujours) si elle est pas mieux que la leur…ça s’appelle l’envie, l’herbe qui est plus verte ailleurs etc…que de discours steriles autour de tout ça ! Alors que la seule question à se poser est : suis-je heureux? non? alors pourquoi? car la question elle est là, pourquoi? en cherchant bien on se retrouve au point de départ : l’envie, l’avidité et la jalousie…ce sont ces maux qu’il faut combattre au lieu de perdre du temps à se demander si on va réussir à obtenir toujours plus.

  • note sur la réflexion : 2/10 :lol:

  • Les frontières entre l’amour et le désir sont bien poreuses… En étant à l’écoute de soi-même, et avec un minimum de sincérité, je n’arrive plus trop à concevoir que l’on puisse se définir comme inconditionnellement exclusif en amour.
    La prise de conscience de notre conditionnement dans nos comportements amoureux est un premier pas fondamental. Ensuite, tout reste à reconstruire, alors que la plupart de nos repères se sont effondrés. Je comprends que ça puisse faire peur.
    Dans notre société soit-disant ouverte et libérée, il est assez incroyable de constater la difficulté d’assumer une vie amoureuse en dehors de la norme de l’amour exclusif…
    Et de voir toutes ces réactions de recul face à la difficulté du challenge, du genre : « En théorie c’est beau, mais en pratique c’est autre chose… », « je partage l’idée, mais c’est pas pour moi », etc…

    Du coup, merci pour l’article, et pour le blog de manière plus générale.
    Parce que je crois que ça passera pas là. Par le discours de personnes qui assument leur manière de vivre et d’aimer, sans chercher à se brider dans une norme trop étroite pour eux. Par la visibilité aux yeux du plus grand nombre des choix alternatifs de vivre son/ses amour(s).
    Bravo et merci pour votre contribution !

    Et puis tant qu’à faire, je partage mon blog, où je raconte mes joies et mes détresses, au fil de mes expériences sur ce sujet :

    http://lebricolageamoureux.tumblr.com

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